Résilience et précocité

 

La résilience est un terme emprunté au vocabulaire des sciences physiques. Il définit la capacité d’un matériau à retrouver sa forme initiale après un choc. La résilience en psychologie consiste, de même, à retrouver son état d’équilibre initial après un traumatisme, une souffrance, un grave problème.

 

Le terme a été introduit en France par le psychiatre Boris Cyrulnik dans les années 90. Celui-ci a observé qu’après avoir vécu des traumatismes très graves, certains enfants sont durablement abattus alors que d’autres se relèvent et se reconstruisent. Il a appelé « résilients » les enfants capables de surmonter les traumatismes. Il développe cette notion dans son livre « Les vilains petits canards ».

 

La résilience, innée ou acquise ?

 

La capacité à surmonter les épreuves est liée à des dispositions génétiques et biochimiques : au sein du cerveau, les neurotransmetteurs (ou neuromédiateurs) ont pour fonction d’ouvrir les « portes » afin de laisser passer les informations nerveuses d’une cellule à l’autre. Ce sont des sortes de clés qui permettent les échanges entre les neurones. Selon certains chercheurs, 2 % des enfants naîtraient avec un cerveau qui ne sécrète pas suffisamment de dopamine et sérotonine, deux neurotransmetteurs qui peuvent être considérés comme euphorisants. Certains médicaments agissent en inhibant la recapture de ces neurotransmetteurs, afin que le cerveau dispose de la quantité disponible plus longtemps. C’est le principe d’action de certains antidépresseurs comme le Prozac ou de la Ritaline donnée aux enfants hyperactifs. Les enfants dont le cerveau produit moins de neurotransmetteurs seraient donc naturellement moins armés que les autres face aux épreuves, ils seraient moins résilients.

 

La sécurité affective est un autre élément capital pour développer au mieux les capacités de résilience. Dès la naissance, l’enfant a besoin essentiellement de nourriture et de contenance affective. Il a besoin de se sentir contenu, enveloppé comme il l’était dans l’utérus. Dans certaines cultures, les nourrissons sont emmaillotés dans des langes serrés. Cette pratique vise à rassurer l’enfant.

 

De même, nos bébés ont besoin d’être portés le plus possible pendant les trois premiers mois, sans se soucier des conseils pas toujours judicieux qui préconisent de laisser pleurer l’enfant pour éviter qu’il ne devienne capricieux. Un bébé a besoin d’être porté, c’est vital pour lui. Les enfants qui ne sont pas portés et qui sont privés d’affection peuvent arrêter leur développement psychique ou se laisser mourir. Il n’est donc pas exagéré de dire que porter un enfant est vital. Le psychiatre René Spitz a étudié le développement d’orphelins placés en institution. Il a constaté des désordres psychiques graves chez ces enfants privés d’affection. Il a créé le terme « hospitalisme » pour désigner les effets de ces privations affectives.

 

Le psychiatre et pédiatre Donald Winnicott a insisté aussi sur l’importance de porter et rassurer le bébé. Il propose deux termes assez proches : le « holding » qui est la manière dont l'enfant est porté et contenu par la mère et le « handling » qui est la manière dont il est traité, manipulé physiquement mais aussi psychiquement. Porter un bébé le rassure contre ce sentiment de vide qu’il ressent après sa naissance. Cela lui permet aussi de sentir les limites de son corps afin, un jour, de pouvoir s’identifier comme un individu délimité.

 

Les psychologues considèrent que le nourrisson a besoin d’être en relation fusionnelle avec ses parents pendant environ 3 mois. Ensuite, les parents doivent se détacher progressivement afin de permettre à l’enfant de développer ses capacités de représentation et d’individualisation :

 

* C’est lorsque ses demandes ne sont pas satisfaites immédiatement que le bébé peut développer ses capacités de représentation. C’est lorsqu’il attend le biberon qu’il peut comprendre que le biberon lui manque, donc que le biberon existe. Il va alors faire appel à ses souvenirs pour se représenter le biberon, sous forme de sensations, d’images puis plus tard sous forme de mots. C’est indispensable pour développer sa pensée et se préparer au langage.

 

 * Le nourrisson n’a pas encore conscience d’être un individu, il se perçoit comme une partie de sa mère. C’est en le laissant attendre le contact physique avec sa mère ou son père qu’il va prendre conscience que ses parents ne font pas partie de lui, qu’ils ne sont pas toujours là. C’est indispensable pour qu’il comprenne qu’il est une personne distincte des autres et qu’il y a un monde autour de lui avec d’autres gens.

 

Lorsque les parents sont équilibrés psychiquement, ces phases de fusion puis de détachement se font instinctivement. Le processus peut être perturbé par des souffrances psychiques chez les parents, par l’indisponibilité de la mère moderne qui travaille, par les conseils « de bons sens » qui culpabilisent les mères qui portent trop leur enfant. Non, un bébé ne devient pas capricieux si on le porte trop, il devient serein et se sent en sécurité.

 

D’autres éléments environnementaux peuvent influencer le développement de l’enfant et ses capacités de résilience : l’ambiance à la maison, l’état psychique des personnes qui s’occupent de lui (une mère dépressive sera un élément néfaste par exemple). Un enfant qui découvre comme premières émotions, l’angoisse, la violence, la tristesse sera sans doute moins armé qu’un autre pour se confronter aux difficultés de la vie. Ce qui favorise la résilience, c’est le sentiment précoce de sécurité et la qualité des relations avec ses parents.

 

Passés les premiers mois, l’enfant a besoin de se détacher de ses parents, long processus qui va l’amener à devenir un sujet pensant et plus tard un adulte autonome. Cependant, l’enfant va garder un besoin impérieux d’être aimé et de sentir qu’il compte pour ses proches. A chaque âge, l’enfant puis l’adulte qui se sent aimé et investi (qui compte pour les autres), aura plus de facilités à se relever après un traumatisme.

 

L'enfant précoce et la résilience

 

L’enfant précoce est peu armé pour la résilience. Il est trop sensible, trop lucide, trop anxieux. Il pense trop et a une mémoire performante qui permet peu l’oubli. S’il a vu une scène choquante, sa mémoire visuelle lui en garde les images fidèlement. Elles l’obsèdent.

 

Il est difficile de dépasser les obstacles et les préoccupations quand on est précoce : tout est perçu comme grave. La moindre chose peut être douloureuse et obsédante. Un problème modéré peut être vécu comme traumatisant.

 

L’enfant précoce a tendance à fonctionner sur le mode de l’obsession. Une idée préoccupante revient sans cesse, ne le quitte pas, ne le laisse pas libre. Elle prend toute la place.

 

De plus, l’enfant précoce est empathique, il perçoit et ressent les émotions des autres, il souffre avec eux. En cas de traumatisme, il porte ses propres souffrances ainsi que celles des autres.

 

Outre les traumatismes réels à affronter, le grand défi de l’enfant précoce est de surmonter les épreuves du quotidien, ne pas se focaliser sur ses soucis, rester fort et confiant face aux obstacles, aux contraintes, à tout ce qu’il vit comme de l’adversité et de l’agression. L’enfant précoce est fragile et se sent en insécurité. L’urgence est de le rendre plus fort face au quotidien, avant même de penser aux éventuels traumatismes auxquels il aura peut-être à faire face un jour. Mais comment ?

 

Comment développer les capacités de résilience ?

 

Le principal est de rassurer l’enfant par une présence suffisante dès la naissance. Ensuite, il faut montrer à l’enfant (et lui dire) qu’on l’aime, qu’il compte pour nous. Lui accorder du temps pour faire des choses avec lui ou seulement être ensemble. Ce n’est pas incompatible avec les tâches du quotidien : on peut passer un bon moment en discutant avec son enfant tout en faisant à manger ou la vaisselle. Etre disponible pour son enfant, lui montrer qu’il compte, le rassurer et lui donner amour et tendresse sont des facteurs très importants pour favoriser la confiance, le sentiment de sécurité et les capacités de résilience des enfants puis des adultes qu’ils deviendront.

 

L’épreuve d’un traumatisme peut être comparée à un deuil. Surmonter ce traumatisme nécessite une démarche active qui va prendre du temps et qui implique de passer par des étapes : au choc initial et parfois au déni, succèdent des phases de colère et/ou dépression. Enfin, l’acceptation permet non pas d’oublier, mais de recommencer à vivre normalement.

 

Lorsqu’un enfant est écrasé par la souffrance ou en état de choc après un traumatisme ou un deuil, il faut lui expliquer qu’il peut surmonter cela mais que cela prendra du temps et que pour aller mieux, il doit parler. C’est le meilleur remède. De même, lorsqu’un enfant précoce se sent complètement découragé ou déprimé par un problème qu’il perçoit comme grave et insurmontable, le discours doit être le même : « Pour l’instant, c’est grave (ou tu trouves que c’est grave) mais le temps te permettra d’aller mieux (ou de voir que finalement, ce n’était pas si grave que ça). En attendant, parler te soulagera ».

 

La résilience passe par ce que Boris Cyrulnik appelle des « tuteurs de résilience » : il s’agit de personnes qui écoutent et rassurent. Faire parler et écouter est capital, si possible le plus tôt possible après un événement traumatique. C’est pourquoi les autorités envoient des équipes de psychologues et médecins spécialisés après les catastrophes. Après un attentat, un accident, une prise d’otage…les psychologues se déplacent auprès des victimes et des témoins de la scène, afin de procéder à un « débriefing » : dire pour se « vider », se libérer. Cela doit être effectué si possible avant la première nuit car le sommeil organise et consolide la mémorisation, fixant ainsi les souvenirs. Faire parler un enfant choqué avant de le laisser dormir permet de limiter l’impact du choc dans son esprit.

 

Il faut aussi expliquer à l’enfant qu’essayer d’oublier à tout prix n’est pas une solution. D’une part, le déni ne permet pas d’exprimer, d’élaborer ni de dépasser l’événement. D’autre part, essayer d’oublier amène à se concentrer sur l’événement donc favorise sa mise en mémoire : plus on se concentre sur une information, plus on s’en souvient. Il faut accepter d’y penser et de l’exprimer.

 

Selon certaines études scientifiques, il est possible de modifier le ressenti associé à un souvenir traumatisant en le réactivant (faire raconter) et en délivrant aussitôt après, un médicament capable de séparer le souvenir de l’émotion qui y était initialement associée. A chaque remémoration, la mémoire se réorganise et peut ainsi intégrer des éléments nouveaux tels que des émotions neutres ou positives. L’expérience a été menée avec succès auprès des personnes victimes de l’explosion de l’usine AZF en septembre 2001. On peut penser que cela est possible également de procéder sans médicament (avec sans doute un résultat moins efficace). Par exemple, si l’enfant reçoit un câlin lorsqu’il évoque des éléments tristes, il peut associer le bien-être de ce câlin au souvenir de ces éléments tristes.

 

L’humour est aussi un moyen efficace pour dédramatiser et mettre à distance. Cela peut être une grande force chez les enfants précoces. Les parents peuvent se servir de l’humour pour aider l’enfant à dépasser ce qui le peine, le bloque, le stresse ou le choque.

 

Le pire, c’est quand l’enfant ne s’exprime pas sur ce qu’il ressent ou se montre détaché, dans le déni alors qu’il souffre intérieurement. On se retrouve désarmé devant un tel enfant qui n’attend pas d’aide, ne se livre pas et ne fait pas confiance. On n’arrive pas à le faire échanger sur ce qui le blesse. Mais il faut lui parler, lui dire que sans doute, il ressent telle et telle chose. Lui dire ce qu’on ressentirait si l’on était à sa place, pour mettre des mots sur sa souffrance, pour lui montrer qu’on le comprend plus qu’il le pensait, pour lui donner des pistes de réflexion afin de mieux comprendre ou dépasser son traumatisme, ses difficultés, son manque d’assurance… Eventuellement, lui écrire une lettre. Il aura la curiosité de la lire même s’il prétend le contraire. Il pourra la lire en pleurant, sans risquer d’être vu. Il faut parler, ne pas le laisser seul avec sa souffrance, lui monter qu’on ne l’abandonne pas.

 

(Texte d'une intervention à l'ANPEIP74 en octobre 2012)

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